Montée de laitPolitiqueProcréation assistée

La fameuse gratuité

La gratuité. Tout le monde aime ce qui est gratuit. SURTOUT quand c’est bon pour lui. C’est tellement rare que quelque chose est gratuit! Quand la gratuité vient du gouvernement, on sait bien que ce n’est qu’une simili gratuité. Toute personne qui réfléchit le moindrement sait que ce que le gouvernement donne est payé par nos sous d’un autre côté.

À tous ceux qui disent que c’est scandaleux de payer pour « payer » des enfants à ceux qui ne peuvent en avoir, je vous annonce que nous aussi, couples infertiles, nous payons des taxes et des impôts, et mes sous aussi vont dans des choses dont nous n’avons aucune utilité (pour le moment du moins), peut-être même dans des programmes utiles à ceux que ça fâche de payer pour un programme qui ne leur est pas utile. Qui peut affirmer qu’il, ou encore un proche, n’aura jamais besoin de traitement de fertilité? Qui peut affirmer qu’il n’aura jamais besoin d’une chirurgie? Qui peut affirmer qu’il n’aura jamais besoin du chômage? Personne ne sait ce que lui prépare le futur et c’est presque drôle de voir comment l’opinion des gens change drastiquement quand un proche est touché par un problème sur lequel ils avaient un avis négatif.

 

Un caprice de bébé-lala

Le désir d’enfant. Oui c’est un désir et ce n’est pas un droit, tous les couples infertiles savent bien cela. Malgré tout, ce n’est pas non plus un caprice, et surtout pas un caprice d’enfant gâté. Ce désir, il est profond. Très profondément ancré en nous. C’est une chose que l’on croit acquise avant même de l’avoir. Jamais une personne infertile ne pouvait s’imaginer que d’avoir un enfant lui serait impossible. Nous ne sommes d’ailleurs pas sensibilisés à ce problème. Dans notre éducation, le modèle de vie d’une personne normale est simple : garderie, école primaire, secondaire, professionnel ou cégep et parfois université, vie de couple, mariage (de plus en plus), voiture, maison, bébé, chien, chat, poisson, etc. C’est pourtant si simple! Si seulement les gens qui nous jugent comme étant bébé gâté savaient combien on peut envier leur chance de l’avoir aussi facile… Ce qu’ils font facilement et dans le plaisir au moment qui leur adonne le mieux, ouf que c’est différent pour nous!

Personne n’est content de devoir aller en fertilité. C’est loin d’être le chemin facile, et je ne dis pas ça pour me plaindre ni pour faire pitié. Notre but en tant qu’infertile n’est pas d’attirer votre pitié en parlant de notre vécu, c’est plutôt de faire voir ce qu’est notre réalité. L’infertilité n’est pas qu’une situation temporaire, c’est notre quotidien, toute notre vie. La médecine est là pour nous aider, je dis bien nous aider.

De plus, penser que tout est gratuit en fertilité est un énorme mythe. Je fais ici une liste rapide de ce qui est couvert ou non. Je n’ai fait qu’un résumé.

 

Ce qui est couvert :

La gratuité touche les soins de santé; la rencontre avec le médecin, consultation avec un spécialiste, les échographies, la rencontre avec une infirmière,  procédures d’insémination, les opérations si besoin, la ponction d’ovule, la fécondation en laboratoire, le transfert d’embryon, les prises de sangs, les tests de toutes sortes faits à l’hôpital (dont les noms sont tous plus long les uns que les autres). Bref, tout ce qui est fait à l’hôpital est gratuit.

 

Ce qui n’est pas couvert :

Ce qui n’est pas gratuit reste une grande partie de budget. Les frais de déplacement, les journées de travail manquées, les médicaments, le stationnement, etc. Plus largement, quand on a écoulé toutes les chances remboursées par le programme de gratuité, il faut payer TOUT du traitement.

Faire tous ces « sacrifices » ne nous assure rien du tout au final, même pas un bébé. Et hop! Un autre mythe qui saute!

 

Mes oreilles silent déjà

J’en entends déjà qui disent : « Oui mais c’est votre choix de faire tout ça et donc de manquer du travail et bla bla bla… » OK. Mettons quelque chose au clair. Nos choix sont : 1- de tout faire pour avoir une vie de famille telle que nous l’avons désirée ou encore 2- ne rien faire et abandonner nos ambitions, nos rêves. Si le gouvernement coupe dans le programme de gratuité en PMA, nos choix de vie, oui oui, de vie, changeront du tout au tout. Nos choix deviendront : 1- de gérer notre budget pour tout faire pour avoir une vie de famille telle que nous l’avons désirée, en y mettant toutes nos économies, en repoussant l’achat d’une maison à on-ne-sait-pas-si-ça-va-être-possible-un-jour ou encore en faisant un emprunt. Non, je n’ai pas fait d’erreur, il n’y a pas de 2 et c’est voulu.

Une des solutions qui ressort souvent c’est de faire payer les patients selon leurs revenus. Sur le fond, l’idée est bonne, chacun paye sa juste part. Cependant moi ça me dérange. Ça me dérange parce que c’est un soin de santé. Si on commence sur cette logique, j’ai peur de ce qui va suivre. Notre système de santé doit être gratuit et universel pour tous. En faisant des cas à part, on ouvre la porte toute grande à des changements semblables dans plusieurs autres programmes. On parle déjà de faire ça dans les services de garde, où est-ce que ça va s’arrêter? Comme un dicton le dit si bien, donne lui un doigt, il prend le bras…

Pour donner une petite idée de l’ampleur, voici quelques prix moyens trouvés sur des sites de cliniques (les prix sont pour un traitement, ce qui est rarement suffisant malheureusement) :

FIV : entre 7000 et 8000$

FIV avec don d’ovule : entre 5000 et 10 000$

Transfert d’embryon congelé : entre 1500 et 2000$

Insémination : entre 500 et 800$

Congélation (vitrification) d’embryons : entre 650 et 1000$

Entreposage des embryons : entre 250 et 300$ par année

Je n’y suis pas allée dans les détails pour vous épargner les surplus d’informations souvent incompréhensibles. Je ne parle donc pas des traitements plus complexes, je passe aussi par-dessus les frais de rencontre médicale, toutes les actions médicales nécessaires au traitement et toutes les actions de chaque cas particuliers dont les coûts passent de 250 à 10 000$. Tous ces coûts s’ajoutent à ce qui n’est pas couvert aujourd’hui. Voilà pourquoi je dis que notre choix se limitera selon notre budget.

Finalement, le moment tendre de mon article, parce que c’est par les sentiments qu’on réussit à atteindre le plus de gens. Voici le texte que j’ai écrit la fameuse journée du 6 juin, la première fois que le gouvernement a publiquement parlé de couper dans le programme de gratuité. Encore aujourd’hui, ce texte est terriblement d’actualité, sachant qu’on n’en sait pas plus long sur la décision du gouvernement face à la gratuité et en voyant à quel point personne ne parle de ce programme.

 

6 juin 2014

Aujourd’hui devait être une belle journée chez moi. Il y a un an jour pour jour, on me transférait dans l’utérus un embryon qui allait s’accrocher pour devenir le plus beau bébé du monde. Un bébé InVitro. Un bébé que nous avons eu grâce au programme de gratuité des traitements de procréation médicalement assistée. Cette même gratuité qui a permis à plusieurs autres couples d’avoir enfin leur famille. Ce programme est notre bateau de sauvetage, notre bouée, ce qui nous permet de conserver nos rêves de famille et nos projets de vie future. Sans cette gratuité, nous aurions dû remettre en question tout cela. Probablement même faire le deuil de cette famille que nous désirions tant. L’adoption? Ce n’est pas, et ne sera jamais d’ailleurs, une solution à l’infertilité.

Hier encore, mon conjoint et moi nous nous réjouissions de fêter la première année d’existence de notre bébé suite à une cryoconservation (congélation) d’un peu plus d’une année. Fêter que cet embryon soit un survivant et soit aujourd’hui la plus belle chose que nous ayons avec nous. Fêter notre chance. Fêter que notre patience et nos pensées positives aient porté fruit. Bref, fêter la vie, tout simplement.

Aujourd’hui, nous sommes tristes. Mon conjoint et moi sommes devant un nouvel obstacle. Non, pas un nouvel obstacle mais plutôt le même qu’au tout début. Nous sommes un couple infertile, nos rêves de famille sont encore incertains. Nous nous sommes posés la question ce matin. Il nous reste des embryons congelés. Mais si tout redevient comme avant le programme de gratuité et qu’il faut payer, et pas juste pour les transferts mais aussi pour les échographies, les rencontres avec le médecin, les prises de sang, et j’en passe. Qu’allons-nous faire? Aucune idée. Et ce n’est pas facile d’écrire ces mots. Notre projet et notre rêve d’avoir plus d’un enfant, peut-être qu’il faudra le remettre sérieusement en question si ce n’est de l’oublier.

Aujourd’hui, je suis on ne peut plus déçue de mon gouvernement. Ceux là même qui faisaient croisade pour empêcher le programme de voir le jour ne semblent pas vouloir voir les bénéfices qu’a donné et que donnera ce programme. Des bénéfices qui sont pourtant réels! Ceux qui, n’ayant pas été capable de tout empêcher, profitent maintenant de leur mise au pouvoir pour tout démolir. Comme un enfant qui ne peut pas avoir le jeu qu’il désire tellement dans les mains d’un autre et qui décide alors de le briser, pour que plus personne ne puisse l’avoir. J’écris cela et je vois de la jalousie. Mais pourquoi être jaloux des traitements de fertilité? Je vous assure qu’il n’y a aucune raison de l’être!

Aujourd’hui, je suis heureuse malgré tout des conclusions du rapport Salois. Cependant, il ne s’agit pas des conclusions adoptées par le gouvernement. J’ai peur, très peur de ce qui sera décidé. Surtout en sachant que lorsqu’il a su que le rapport Salois ne proposait pas de « sabrer » le programme de gratuité, le ministre Barrette s’est dit déçu !

Aujourd’hui je fête, nous fêtons chez moi. On repousse la tristesse et on se retrousse les manches. On profite du miracle que nous avons, de l’amour qu’il y a partout autour de nous. Cet enfant qui n’aurait pas pu exister sans ce coup de pouce de la science, c’est la preuve que cette gratuité n’est pas là pour rien. Une nouvelle petite québécoise qui sera fière de ses origines et fière de son parcours de vie même s’il est différent. Le résultat d’une ouverture du gouvernement face à ceux qui en ont besoin. Justine d’amour, notre bébé miracle.

 

Voilà. J’espère vous avoir au moins fait voir combien ce programme est important, même si ce n’est présentement que pour une petite partie de la population (qui s’en va en grandissant malheureusement).

Je terminerai sur ces quelques mots : Tout le monde aime ce qui est gratuit quand il peut en retirer quelque chose pour lui-même, sinon on ne s’en préoccupe pas. Il faut le comprendre pour se montrer plus ouvert et sensible aux autres, à leur cheminement, à leur vécu.

Marie-Ève Chapman

Marie-Ève Chapman

Un topo rapide des moments marquants de ma vie.
2008: Je rencontre l'homme qui deviendra mon meilleur ami, mon amoureux, mon amant et, finalement, mon mari.
2010: Nous sommes officiellement mari et femme! Nous voulons maintenant une famille...
2011: Le diagnostique tombe, infertilité. Petit mot pour une si grande aventure.
2012: Début des traitements.
2013: Transfert du troisième embryon congelé, et c'est enfin le bon!
2014: Arrivée du plus beau bébé du monde. Une survivante après un an au congélo!

Aujourd'hui, je me donne comme mission d'informer, de sensibiliser le plus de gens possible à la réalité de l'infertilité. Je veux faire tomber les tabous et que plus personne ne se lance comme nous en infertilité sans savoir dans quoi il s'embarque, vers quoi il s'en va.

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